moon_palaceMOON PALACE de Paul Auster

1ère page :

C'était l'été où l'homme a pour la première fois posé le pied sur la lune. J'étais très jeune en ce temps-là, mais je n'avais aucune foi dans l'avenir. Je voulais vivre dangereusement, me pousser aussi loin que je pouvais aller, et voir ce qui se passerait une fois que j'y serais parvenu. En réalité, j'ai bien failli ne pas y parvenir. Petit à petit, j'ai vu diminuer mes ressources jusqu'à zéro ; j'ai perdu mon appartement ; je me suis retrouvé à la rue. Sans une jeune fille du nom de Kitty Wu, je serais sans doute mort de faim. Je l'avais rencontrée par hasard peu de temps auparavant, mais j'ai fini par m'apercevoir qu'il s'était moins agi de hasard que d'une forme de disponibilité, une façon de chercher mon salut dans la conscience d'autrui. Ce fut la première période. A partir de là, il m'est arrivé des choses étranges. J'ai trouvé cet emploi auprès du vieil homme en chaise roulante. J'ai découvert qui était mon père. J'ai parcouru le désert, de l'Utah à la Californie. Il y a longtemps, certes, que cela s'est passé, mais je me souviens bien de cette époque, je m'en souviens comme du commencement de ma vie.

Mon avis:

C'est le genre de roman que j'adore ; parce que Paul Auster balade le lecteur d'épisode en épisode, d'aventure en mésaventure, tout comme Fogg, jusqu'à lui faire ressentir les mêmes sentiments que son héros. Et ce n'est qu'à la fin du roman qu'on peut l'apprécier à sa juste valeur, en reconsidérant a posteriori tous les éléments que l'ont composé.

J'ai apprécié la construction du héros. Enfin, je dis héros, mais Fogg apparait plus comme un anti-héros totalement à contre-courant des valeurs de l'Amérique bien pensante: aucun sens du devoir, cynisme, volonté de dépossession et finalement, avec pour seule valeur, celle de ne pas en avoir. Son personnage est intéressant dans le sens où il prend de la consistance uniquement lors de ses rencontres avec d'autres personnes ; il a comme le besoin d'être sous tutelle. Ça le rend également un peu "gentil" sur les bords.

J'ai aussi réellement aimé toutes les références culturelles - présentes à foison dans ce roman qui maitrise pleinement l'art de l'hypotypose. Les descriptions de tableaux sont superbes et emmènent le lecteur dans un autre monde.

La place prégnante des situations hasardeuses et des découvertes fortuites peut légèrement perturber - non pas que l'on soupire d'exaspération en se disant que l'auteur raconte des événements totalement invraisemblables, mais au contraire, on commence à prendre conscience que tout fait sens, tous ces épisodes distillés au cours du roman trouvent leur pleine mesure et s'amalgament pour former un aboutissement commun. 

Conseil: livre à lire pour s'évader lorsqu'on a du boulot par-dessus la tête, et non pas en période de vacances. Avec toutes les interrogations du personnage principal, le lecteur désœuvré finirait par se poser les mêmes questions et franchement, c'est la prise de tête assurée!

Mon 1er Paul Auster, certainement pas le dernier.


Extrait choisi :

Tous les signes convergeaient vers une éclipse totale et, en dépit de mes tentatives de les interpréter différemment, l'image de cette obscurité peu à peu me fascinait, j'étais séduit par la simplicité de son dessein. Je ne chercherais pas à contrarier l'inévitable, mais je ne me précipiterais pas davantage à sa rencontre. Si la vie continuait pendant quelques temps telle qu'elle avait toujours été, tant mieux. Je serais patient, je tiendrais bon. Simplement, je savais ce qui m'attendait et, que cela arrive aujourd'hui ou que cela arrive demain,  de toute façon cela devait arriver. L'éclipse totale. La bête avait été immolée, ses entrailles déchiffrées. La lune cacherait le soleil, et alors je disparaitrais. Je serais complètement fauché, un débris de chair et d'os sans un centime à revendiquer.

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